DOCUMENT HISTORIQUE DÉCOUVERT AUX ARCHIVES DE LUCQUES (ITALIE) EN OCTOBRE 2003

UNE LETTRE DU COMTE DE CHAMBORD



La première surprise avait été de lire un entrefilet dans l’I.C.C. citant l’article d’un certain Juan Balanso, article paru en 1986 et annonçant que des archives de Frohsdorf se trouvaient en Italie, plus précisément dans la petite ville de Lucques (Lucca) en Toscane.

Pourquoi Lucca et non Vienne, Rome ou Milan ?

Juan Balanso étant mort il y a quelque temps, il fallait aller chercher l’explication sur place. Et c’est grâce à l’amabilité du Dottore Giorgio Tori, conservateur des archives, que j’appris que donna Margherita Beatrice Massimo, née à la Tenuta Reale del Pianore (Viareggio) -et dont le mari, le comte Pagliano était mort à Lucques en 1953-, avait légué les papiers de Frohsdorf aux archives de la ville.

Rappelons que donna Margherita Beatrice princesse Massimo était la petite fille de don Carlos, duc de Madrid et de donna Margherita de Bourbon, princesse de Parme. Don Jaime, fils de don Carlos, n’ayant pas eu de postérité, c’est sa soeur Massimo, puis la fille aînée de celle-ci qui se trouvèrent en possession de ce qui restait des papiers du comte de Chambord (rescapés de la mise sous scellés par le Grand-Maréchalat de la Cour de Vienne, après la mort de la comtesse de Chambord en 1886). Ils sont répertoriés aux archives de Lucques sous la référence :
Archivio dei Borboni legittimisti di Francia
et l’inventaire qui en a été dressé est daté de janvier 2001.

Ces archives, très variées, comportent surtout des analyses politiques envoyées de France au comte de Chambord, quelques papiers de famille -et, en premier lieu, la succession d’Este Modène-, un recueil des Chasses royales sous Louis XV, des cartes et plans, et surtout une nombreuse correspondance de provenances diverses, le tout contenu dans vingt trois classeurs en carton.

Dans un fatras de lettres souvent insipides, se détachèrent très vite quelques textes pris sur le vif : des lettres ou billets, souvent écrits au crayon, de la main du comte de Chambord et adressés de Suisse à son fidèle secrétaire Moricet, resté à Frohsdorf.

C’est parmi ces lettres que je retrouvai la trace de l’arrivée d’une relique historique aux mains des Bourbons. Mais ce billet doit être décrypté comme vous allez le voir et il est souhaitable d’avoir présents à l’esprit mes précédents articles sur ce site. Je le citerai en entier, afin de ne pas sortir les phrases de leur contexte.

LETTRE AUTOGRAPHE DU COMTE DE CHAMBORD

envoyée de Suisse à Frohsdorf le 21 janvier 1871

(voir l'original ICI)

Reçu, mon cher Moricet, vos notes du 17 et du 18. Je suis charmé que Frémont ait de meilleures nouvelles de son père ; faites lui en nos compliments bien sincères. Je suis fâché de savoir le curé de Lanzenkirchen si malade, et je désire qu’on lui fasse dire l’intérêt que ma femme et moi nous prenons à sa santé. Vous avez de la neige et nous un temps constamment magnifique.

Je vous envoie :
1) une note pour Huet, avec lettres de Lontarra et de la chasse.
2) une avance de 100 f faite par le Mis de Brézé, à lui faire rembourser.
3) tout le paquet de Barrande : j’ai lu avec attention tous ces documents ; qu’on se débarrasse le plus tôt possible de ces pestes de
Bourdon ; je regrette qu’on ne l’ait pas fait auparavant. Si la femme vient à Frohsdorf, qu’on la mette à la porte et qu’on ne la laisse pas faire du mauvais esprit avec les gens.

que Barrande remercie le Pce de Rohan de ce qu’il nous fait dire par lui, et qu’il donne encore un secours à Nettement.

D’après votre note du 19, reçue à l’instant, je crois comprendre que Frémont a perdu son père. Je charge Huet de lui parler de notre douloureuse sympathie. Reportez le lui en notre nom. Remerciez Lamarthe de Gratz et H. Billot de leurs voeux.

Je joins :

1) une lettre Maurice, envoyer à Barrande, dire que le
reliquaire de M. Martin n’est pas arrivé, donne secours s’il le croit.
2) reçu de M. Lange à Brézé pour votre collection.
Je vous embrasse
H

Faisons connaissance avec les principaux personnages de cette lettre. Et d’abord avec l’entourage du comte de Chambord :
Armand Félix Moricet était secrétaire et homme de confiance. Agé de 80 ans en 1871, il était entouré de deux sous-secrétaires, Alfred Huet du Pavillon, qui lui succédera en 1881 et Edouard Frémont.

Quant à Joachim Barrande, il était administrateur général des biens du prince en France. N’oublions pas “Maurice” (Aubry), légitimiste français, fondateur avec Blacas et Bontoux de la caisse royaliste qui recueillait les contributions des comités régionaux qui soutenaient la cause du prétendant.
Que se passa-t-il en janvier 1871 ?

CONFIRMATION DE LA LETTRE DU PÈRE BOLE

La lettre du comte de Chambord signale l’arrivée d’un paquet de documents transmis par Barrande.
Malgré le désagrément que lui cause l’intervention visiblement intempestive des Bourdon, il va les lire avec attention : c’est d’ailleurs la mention qu’en fera plus tard le père Bole.
Car il s’agit bien des documents constatant l’authenticité du coeur Pelletan. Comment peut-on le savoir ? tout simplement parce que Bourdon, qui avait envoyé le paquet à Barrande, était le médecin de la famille Pelletan... Son cabinet médical était situé au 34 de la rue du Bac ; or, la veuve de Pierre Pelletan, née Lucile Santoir de Varenne, habitait 104 rue du Bac : elle était malade, sans ressources, et mourra trois mois plus tard, le 13 avril 1871.

Elle était dans l’incapacité de régler ses frais médicaux : la note impayée du docteur Bourdon apparaît donc en 1873 dans le passif de l’inventaire après décès de son beau-fils Jules de Kinkelin Pelletan dressé le 17 novembre 1873 par Maître Persil (ET/LXIV/869).

Le médecin prit en main l’affaire et dut exercer une forte pression pour que le comte de Chambord accepte le coeur “Pelletan” qui, à cette époque, était encore détenu par la veuve de Pierre Pelletan. Or, s’il y avait une chose que Chambord ne supportait pas, c’est qu’on lui dicte sa conduite... sans compter l’arrivée redoutée à Frohsdorf de Madame Bourdon, la femme du médecin, qui menaçait bel et bien de faire un scandale !

Au reste, le prince, sans en avertir ces fâcheux, avait déjà demandé qu’on lui envoyât le reliquaire de M. Martin, formule ambiguë et méprisante bien dans la manière de Chambord pour signifier que l’enveloppe de la boîte en plomb trouvée par Pierre Pelletan dans le bureau de Mgr de Quelen lors du sac de l’évêché en 1830, pouvait contenir le coeur de n’importe qui, sauf celui d’un membre de sa famille. Sa colère calmée, le prince proposait même de secourir la veuve, qui était dans la plus extrême misère depuis la ruine et la mort prématurée de son mari, en 1845, à Bruxelles.

C’est ainsi que le coeur trouvé par Pierre Pelletan arriva en 1871 à Frohsdorf, avec un certain retard bien explicable puisque Paris était assiégé par les Prussiens.

Le père Bole, qui prit sa charge à Frohsdorf en 1868, fut témoin de l’arrivée de ce premier coeur et en fit la confidence en 1885 au père de Boylesve.

Vingt quatre ans plus tard, le second coeur trouvé par Gabriel Pelletan était reçu par don Carlos, duc de Madrid.

Si le comte et la comtesse de Chambord étaient morts à l’époque, ainsi que Barrande, il restait à Frohsdorf, après la dispersion des fidèles, au moins une personne qui pouvait révéler l’arrivée successive de deux “coeurs Pelletan”, Mgr Alexandre Amédée Curé, chapelain de la chapelle royale de Frohsdorf, aumônier des princes de Parme, et qui mourut à Frohsdorf le 8 octobre 1905.

On prit ensuite la décision de choisir de conserver l’un des deux viscères, sans doute celui qui avait été aux mains du comte de Chambord et dont le parcours apparaissait plus crédible. Mais
il est impossible de nier maintenant l’existence parallèle de deux coeurs, et d’affirmer péremptoirement que celui qui a été analysé était celui de Louis XVII, si tant est qu’il soit mort au Temple. Il est beaucoup plus vraisemblable de penser qu’on a pratiqué l’analyse A.D.N sur celui de Louis Joseph.

Laure de La Chapelle
Vice présidente du Cercle E.H.Q. Louis XVII